La Finlande n’est pas seulement le pays du bonheur
La Finlande n’est pas seulement le pays du bonheur pour la huitième année consécutive selon le World Happiness Report 2024. C’est aussi un laboratoire de protection sociale et de santé, souvent oublié au profit de ses voisins scandinaves, mais qui affronte aujourd’hui des défis que la France redoute pour demain : un vieillissement accéléré, une natalité en berne, une soutenabilité économique et financière à risque. Et si Helsinki pouvait nous montrer quelques voies de passage ?
C’était l’objectif assigné aux auditeurs du 16ème cycle de l’IHEPS qui ont pu bénéficier d’une immersion en Finlande du 2 au 6 juin 2025 et ont restitué leurs travaux lors d’une cérémonie de clôture organisée à l’Ambassade de Finlande en France le 20 novembre.

Le « modèle » finlandais, si un modèle de protection sociale existe, repose sur un principe simple : la protection sociale est universelle et basée sur la résidence. Toute personne résidant en Finlande (de manière légale et régulière) peut bénéficier de prestations de sécurité sociale et d’assistance sociale, qu’elle travaille ou non. L’institution Kela, quasi- guichet unique, gère la très grande majorité de ces prestations (à l’exception des retraites professionnelles et du chômage additionnel professionnel, notamment). Les bénéficiaires sont larges : familles, étudiants, chômeurs, personnes âgées, handicapées. Une carte Kela permet un remboursement automatique des soins et médicaments. Toutefois, un étudiant étranger inscrit dans une université finlandaise, s’il peut bénéficier d’allocations logement et de santé doit naviguer dans des démarches administratives complexes, souvent en finnois, ce qui peut décourager certains bénéficiaires. Un enjeu fort pour la Finlande réside dans l’attractivité d’une main d’œuvre professionnelle étrangère, hors UE, car le pays qui présente un taux de chômage avoisinant les 10% au troisième trimestre 2025 fait face à des pénuries fortes dans certains secteurs dont le secteur sanitaire et social.
Lors du voyage d’études de l’IHEPS en juin 2025, un des éléments les plus frappants a été la faculté ou plutôt la culture finlandaise qui est ancrée profondément dans l’anticipation, l’ingénierie et le consensus des réformes (notamment via le dialogue social et parlementaire), appuyées par les chiffres et statistiques fournis par les instituts et organismes statistiques nationaux finlandais particulièrement respectés.
La Finlande VS une France qui malgré sa forte culture mathématicienne et statistique, s’enferrerait dans des débats intellectuels et conflictuels « sans fin », se voilerait la face, face à l’étendue de la dette sociale et souffrirait d’un manque de confrontation avec le réel et de sens prospectif.
Avec 23 % de la population âgée de plus de 65 ans, la Finlande a pris les devants. Depuis 2005, elle ajuste son système par petites touches : âge flexible (63-68 ans), indexation automatique sur l’espérance de vie, cumul emploi-retraite dès 61 ans. Résultat : un taux d’emploi des seniors de 71,7 %, supérieur à la moyenne européenne. Exemple concret : la réforme de 2017 a permis à un salarié ayant travaillé 38 ans dans un métier pénible (ex. ouvrier forestier) de partir deux ans plus tôt à la retraite, tout en maintenant un revenu décent.
Premier pays au monde à accorder le droit de vote aux femmes, la Finlande affiche un taux d’emploi féminin de 88 % et un congé parental réinventé en 2022 sous le gouvernement social-démocrate de Sanna Marin : 320 jours par enfant, dont une part non transférable pour chaque parent. Exemple concret : depuis 2022, un père finlandais peut prendre jusqu’à 78 jours de congé parental, contre 44 jours en 2021, grâce à la réforme imposant des quotas non transférables. Il y a toutefois une ombre au tableau et pas des moindres : le taux élevé de violences conjugales en Finlande avoisinant 30% des femmes victimes de leur actuel ou ancien compagnon…
La Finlande consacre 4 à 5 % de ses dépenses de santé à la prévention, contre 3 % en France. Elle mise sur la lutte contre l’obésité, élevée en Finlande, la taxation des produits sucrés et un objectif « Finlande sans tabac » en 2030. Exemple concret : la vente d’alcool fort est limitée à des horaires restreints et des taxes élevées sont appliquées même si le gouvernement a libéralisé la vente d’alcool jusqu’à 8 % dans les supermarchés. Résultat : la consommation annuelle par habitant est passée de 9,7 litres en 2010 à 8,2 litres en 2020.
La Finlande est le pays dans l’UE où les dépenses sociales ont le plus augmenté, de 24,1 à 31,7 points de PIB, soit 6,6 points d’augmentation entre 2007 et 2023. Elle prendrait même la première place en 2024 en termes de dépense sociale en part de PIB, devant la France !
Par ailleurs, avec une croissance prévue d’à peine 0,1 % cette année selon la Commission européenne, le ralentissement économique risque d’impacter directement et durablement le marché du travail et l’équilibre des comptes sociaux.
De nouvelles fractures se font jour : des disparités territoriales de plus en plus fortes dans l’accès aux soins de santé, une immigration très faible avec un solde migratoire faible, un taux de chômage élevé (à 9,9% au 3ème trimestre 2025), des réformes de plus en plus impopulaires et contestées par le recours à la grève (encore un point commun avec la France ?), la hausse des franchises médicales, la baisse des indemnités journalières d’arrêt maladie. Un exemple concret : en 2025, la franchise pour les médicaments est passée de 50 € à 70 €, une mesure jugée injuste par les retraités à faible revenu.




La Finlande et la France partagent non seulement des défis identiques et présentent des trajectoires parallèles : anticiper les effets du vieillissement démographique en indexant l’âge de départ sur l’espérance de vie ou encore en réfléchissant à la bonne part de capitalisation collective et individuelle dans le système, investir dans la prévention pour passer d’une logique curative à une logique proactive, réinventer la politique familiale avec des congés parentaux équilibrés, correctement financés et une transparence salariale réelle, penser l’immigration comme un levier démographique, avec une intégration forte. Et surtout, revoir l’articulation entre l’Etat, les partenaires sociaux et la société civile pour éviter les blocages et préserver la cohésion.
Revue Regards Septembre 2025 – lien vers l’article de M Niko VAANANENhttps://univers-secu.en3s.fr/Default/digital-viewer/c-155188